Pourquoi les Québécois accepteraient-ils un humoriste comme chef de parti?

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Source photo: Luis Molinera et Freepik

Le Tour d’horizon est diffusé tous les vendredis sur les ondes du 92,7 FM\Ottawa-Gatineau à 17 h 15. Il est disponible en format audio au bas de la page et en mode vidéo en tout temps sur cette page ainsi que sur ma chaîne YouTube.

L’honnêteté, le sens de l’humour et l’écoute sont les trois principales qualités que les Québécois recherchent chez l’autre sexe. Il n’est pas étonnant que l’humour soit un élément important de notre culture et que Guy Nantel fasse un tabac auprès de l’électorat québécois. 

Après avoir mené 40 enquêtes auprès de 70 000 Québécois, Pierre Côté constate que le sens de l’humour est plus important que l’écoute mais se range immédiatement après l’honnêteté. Il passe même avant la tendresse qui, elle, est au sixième rang des qualités recherchées chez son alter ego. Puisque l’humour est une qualité recherchée chez l’autre, il est tout à fait normal qu’on soit en admiration devant un aspirant chef qui a le sens de l’humour.

L’identité québécoise

Selon Gilles Pronovost, sociologue retraité de l’UQTR, l’humour est un trait culturel au Québec. Pour Roman Frayssinet, l’humour est devenu notre « sport » national : « […] le Québec est à l’humour francophone ce que le Brésil est au football, ce que la Nouvelle-Zélande est au rugby. »

D’ailleurs, pour un grand nombre de Québécois, l’humour devance la musique, le théâtre et la danse sur l’échelle des préférences. Effectivement, dans un reportage de Radio-Canada, intitulé L’industrie de l’humour, une classe à part?, on apprenait ceci : « Pendant que les milieux du théâtre et de la danse québécois s’inquiètent pour leur avenir, l’industrie de l’humour tourne à plein régime. »

Par ailleurs, Paul Journet du journal La Presse mentionnait que, lorsqu’on demandait aux Québécois qui étaient leurs artistes préférés, les noms des humoristes étaient nommés avant ceux des auteurs, des acteurs et des chanteurs. Il constatait que, même si l’activité numéro 1 des jeunes était l’écoute de la musique, pour eux, les humoristes ont davantage la cote que les musiciens.

La culture de l’humour

Roman Frayssinet a découvert qu’au Québec, l’humour prend une place prépondérante dans le domaine du divertissement, à un point tel qu’il a même proposé ses services à titre de stagiaire au Festival Juste pour rire. Il a mentionné à Sophie Piqueur que le Québec est reconnu pour être la pépinière de l’humour et qui plus est, que le Festival Juste pour rire de Montréal était l’épicentre du rire. Ses propos ne font que révéler ce qu’est le Québec : la plaque tournante de l’humour.

Par ailleurs, l’omniprésence des humoristes manifeste que l’humour fait partie intégrante de notre culture. Lorsque Louise Richer, la directrice générale fondatrice de l’École nationale de l’humour faisait référence aux humoristes québécois, elle soulignait ceci : « On les voit partout. À la télé, à la radio, au cinéma, dans les magazines et dans la pub […] » En fait, l’humour fait partie de notre culture parce qu’elle agit comme élément rassembleur.

Une carrière fort appréciée et bien rémunérée

Sans contredit, l’industrie du rire québécoise fait bonne figure. Elle fait à la fois partie de notre culture et enrichit des industries qui roulent à fond de train. Notre télédiffuseur public révélait que « […] en 2011, cinq spectacles d’humour se sont classés dans le palmarès des dix spectacles les plus populaires au Québec. Avec Torture, Jean-Marc Parent n’a été devancé que par Totem du Cirque du Soleil et les deux concerts de U2 à Montréal (U2 story) ».

Ce reportage nous apprend même que des humoristes du calibre de Rachid Badouri ou de Laurent Paquin peuvent obtenir, dans certains cas, 10 000 $ ou plus pour un événement corporatif. Par ailleurs, la demande pour l’humour à Montréal est tellement grande qu’un bon humoriste pourrait jouer trois ou quatre fois par soir tous les jours de la semaine. Karyne Lefebvre rapportait en 2018 qu’on pouvait compter, au Québec, tout près de 250 humoristes qui gagnaient leur vie à faire rire leur auditoire.

Joyeux au présent

D’où vient ce si grand intérêt pour l’humour? Quand Jonathan Trudel a demandé à Jean-Marc Léger, co-auteur du livre Le code Québec , à quoi ressemble un Québécois, il lui a parlé de joie de vivre et de plaisir immédiat. Contrairement aux anglophones qui ont pour priorité de préparer l’avenir, les Québécois francophones aspirent à être joyeux au présent, dans une légère inconscience à l’égard du futur. La joie de vivre fait donc partie de notre identité. Ce trait culturel explique bien notre attirance légendaire envers l’humour et notre préférence pour les humoristes au-dessus des autres artistes.

Une détresse cachée

L’ampleur que prend l’humour dissimule une détresse réelle, c’est du moins ce qu’affirme Simon Papineau dans son portrait psychosocial du Québécois. Catherine Trudeau confirme ces propos lorsqu’elle déclare que les Québécois recherchent à être divertis : « On se dit : “Ce soir, je paye le gros prix pour aller m’asseoir dans une salle; fais-moi rire. Fais-moi oublier que je suis brûlé, oublier que je n’aime pas mon emploi, que je suis fatigué”. »

Malheureusement, pour fuir cette détresse, beaucoup de Québécois sont prêts à troquer leur patrimoine pour faire partie d’un consensus occidental. Effectivement, ils sont en train de se laisser charmer par l’effet Guy Nantel.

L’effet Guy Nantel

Guy Nantel jouit d’une popularité quasi inattendue. Il devance son principal adversaire de 22 points. Est-il assuré d’une victoire? Pas nécessairement… Ce que Guy Nantel doit comprendre, c’est que ce qui nous distingue des anglophones, c’est que nous sommes consensuels. Certes, notre Guy national veut prouver que le Québec est prêt à assumer son indépendance, mais il ne veut pas le faire au détriment des anglais. Il veut la faire par l’affirmation des valeurs occidentales.

Simon Papineau nous aide à comprendre pourquoi le métier d’humoriste n’est pas un obstacle pour Guy Nantel. Cet analyste déclarait que, contrairement à ce qu’affirment les artistes en général, « […] l’humour québécois est devenu à un point tel ludique et aseptisé […] qu’il est pratiquement inoffensif, et très peu d’humoristes sont cinglants ou accusateurs. Le succès des Zapartistes démontre que les gens réclament de l’humour politique… ». Effectivement, au Québec, l’humour prend non seulement une place culturelle, elle se préoccupe de la vie sociale et politique des Québécois.

Pas surprenant que Guy Nantel attire un auditoire non seulement en quête d’hilarité mais aussi d’une figure qui les divertira du quotidien.

Un chef multiculturaliste

Comme je l’ai déjà mentionné, Guy Nantel se distance volontairement de notre patrimoine. Dans son livre et lors de sa conférence de presse de la semaine dernière, force est de constater qu’il préfère les valeurs occidentales au patrimoine québécois. Il va même jusqu’à dire qu’il est disposé à réviser la règle de l’affichage commercial en français parce qu’il considère qu’il est primordial de tenir compte du caractère multiculturel spécifique de Montréal. Il est même prêt à insérer un symbole anglais sur le drapeau d’un éventuel Québec indépendant. En somme, il vise donc à surfer sur sa popularité pour fédérer une partie de la base libérale et, qui sait, opérer un rapprochement avec les troupes de Manon Massé.

Régler la question identitaire

Est-ce que l’approche de Guy Nantel est celle que les Québécois recherchent? Oui, aujourd’hui, il polarise, mais sera-t-il en mesure de régler une fois pour toute la question identitaire? Sera-t-il celui qui permettra aux Québécois d’être fiers de leur identité québécoise ou qui perpétuera la grattonisation du Québec? D’un côté, Robert Gratton se définissait comme suit : « Moi, je suis un Canadien québécois; un Français canadien-français; un « Amaricain » du Nord français; un Francophone québécois canadien; un Québécois d’expression canadienne-française française. On est des Canadiens amaricains francophones d’Amérique du Nord, des Franco-québécois. » De l’autre côté, son épouse Linda se considérait de cette façon : « On est des Franco-canadiens du Québec, des Québécois canadiens. » Guy Nantel sera-t-il celui qui amènera les Québécois à être fiers de s’identifier comme des Nord-Américains francophones du Québec? Parce que pour Jean-Marc Léger et ses collègues, la question est réglée. Selon eux, les Québécois se voient davantage comme des Américains qui parlent français et non comme des Français qui vivent en Amérique. Le prochain chef du Parti québécois a donc intérêt à s’adresser à son auditoire de cette façon, car c’est le consensus qui compte au sein de la nation québécoise.

L’humour pas au détriment des choses sérieuses

Somme toute, si une plus grande proportion de péquistes sont prêts à appuyer Guy Nantel parce qu’ils sont culturellement attachés à l’humour et au « buzz » du moment présent, quand la soupe commencera à chauffer, ils se réfugieront dans une valeur sûre, le centrisme caquiste. Oui, les Québécois acceptent qu’un humoriste aspire aux grands honneurs, mais pas à n’importe quel prix… Tant que Guy Nantel ne se peinturera pas trop dans le coin, ne serait-ce que le bout du nez, il aura la sympathie d’un auditoire en quête de plaisirs et de consensus.

Oui, l’humour demeurera à tout jamais un élément de la culture québécoise tant et aussi longtemps qu’on mettra en valeur l’ensemble du patrimoine québécois. Après tout, le Québec est le berceau de l’humour, ce n’est pas une raison de faire bercer d’illusions.

 

Éric Lanthier, chroniqueur politique et social

 

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